1948-1989 : le communisme a Prague et en Tchécoslovaquie a duré près d’un demi-siècle. Plus de quarante ans de surveillance, de répression, de résistance aussi. La ville en porte encore les traces dans ses musées, ses monuments, ses ruelles. Voici mes neuf adresses pour comprendre cette période, entre histoire et mémoire vive.
Le Musée du communisme
C’est le point de départ le plus évident, et il fait bien son travail. Divisé en trois sections intitulées « Le rêve », « La réalité » et « Le cauchemar », le musée offre un aperçu approfondi de la politique, de l’économie, de l’éducation, de l’art, du sport et de la propagande à l’époque communiste. Reconstitutions de salles d’interrogatoire, affiches de propagande, objets du quotidien : on sort de là avec une idée très concrète de ce que signifiait vivre sous ce régime.

Détail savoureux : le musée se trouve à deux pas du Palladium, le centre-commercial le plus emblématique du centre-ville. Le capitalisme et le souvenir de la dictature prolétarienne sur la même place. Prague a le sens de l’ironie !
Le Mémorial de Vítkov

Ce monument colossal perché sur la colline de Žižkov a été construit dans les années 1920 pour honorer les légionnaires tchécoslovaques. Le régime communiste l’a ensuite confisqué à son profit : Klement Gottwald, premier président communiste de Tchécoslovaquie, y était embaumé comme un Lénine local, exposé dans un mausolée de verre. Il en a été retiré en 1962, quand la dépouille a commencé à se détériorer. L’histoire est grotesque, le monument est magnifique, et la vue sur Prague depuis la colline est parmi les plus belles de la ville.
La Place Venceslas et le mémorial Jan Palach

On croit la connaître, et pourtant. Cette grande avenue piétonne est le cœur battant de l’histoire tchèque récente. C’est ici qu’en août 1968, les chars soviétiques sont entrés dans Prague pour mettre fin au Printemps de Prague. C’est ici que Jan Palach, étudiant en philosophie de 20 ans, s’est immolé par le feu le 16 janvier 1969, pour protester contre la passivité de la population face à l’occupation soviétique. Il est mort trois jours plus tard. Jan Zajíc, un autre étudiant, a fait le même choix quelques semaines après. C’est ici, enfin, que des centaines de milliers de Praguois se sont rassemblés en novembre 1989 pour réclamer la fin du régime.
En haut de la place, devant le Musée National (précisément ici), un mémorial sobre leur est dédié. Discret au point qu’on peut passer devant sans le voir. Prenez le temps de vous arrêter : les fleurs et les bougies que les habitants y déposent lors des commémorations disent mieux que n’importe quel panneau ce que ces deux noms représentent encore aujourd’hui.
Le Mémorial du 17 novembre, Narodni trida

Sur le mur du n°20 de l’avenue Narodni (avenue Nationale), une petite plaque de bronze représente des mains tendues. C’est ici que, le 17 novembre 1989, une manifestation étudiante a été violemment réprimée par la police communiste. Cet événement a déclenché la Révolution de velours. Deux semaines plus tard, le régime tombait. Le mémorial est minuscule, et l’on passe aisément devant sans le voir si on ne sait pas qu’il est là.
Le beffroi de l’église Saint-Nicolas, Malá Strana

Voilà un endroit qu’on ne soupçonne pas du tout. Dans les années 1960, le régime communiste a transformé ce beffroi baroque en poste d’observation pour les services de la police politique, afin de surveiller les ambassades américaine, allemande et britannique situées à proximité dans Malá Strana. Les agents de la StB s’y installaient discrètement sous les toits pour espionner les diplomates en contrebas. Les instruments de surveillance de l’époque sont encore visibles dans le clocher. Et la vue sur les toits de Malá Strana, elle, est splendide.
Les bunkers de la guerre froide : Jalta, Parukarka, Folimanka
Prague est truffée de bunkers souterrains, construits dans les années 1950 quand une guerre nucléaire semblait une hypothèse sérieuse. Trois d’entre eux se visitent, avec des atmosphères très différentes.
Le bunker de l’hôtel Jalta, place Venceslas, est le plus spectaculaire. Sur trois niveaux et vingt mètres sous terre, c’est là que les dirigeants communistes se seraient rassemblés en cas de conflit nucléaire. Jusqu’en 1989, c’était aussi le siège de la police secrète, qui écoutait les communications des clients occidentaux depuis les profondeurs de l’hôtel. Le personnel de l’hôtel ignorait totalement son existence. La visite guidée est excellente.
Le bunker de Parukarka, dans le quartier de Žižkov, se visite uniquement lors de circuits organisés. Niché sous un parc populaire, sa façade couverte de graffitis ne laisse rien deviner. Une expérience plus brute, moins muséographiée que le Jalta, et pour ça peut-être plus saisissante.
Le bunker de Folimanka, à Vinohrady, est le plus accessible. Construit secrètement dans les années 1950, il pouvait accueillir jusqu’à 1 300 personnes, avec sa propre alimentation électrique, un système de filtration d’air et une source d’eau. Il propose aussi une exposition sur les autres bunkers de la ville.
Infos pratiques : le bunker Jalta se réserve à l’avance. Folimanka ouvre gratuitement le premier samedi de chaque mois. Parukarka se visite uniquement en circuit organisé.
Le Mémorial aux victimes du communisme

Au pied de la colline de Petrin, sept silhouettes de bronze descendent un escalier. C’est le même homme, toujours le même, mais chaque statue est un peu plus abîmée que la précédente : le corps se fragmente, se vide, disparaît. En bas des marches, une bande métallique grave les chiffres : 205 486 personnes arrêtées, 170 938 contraintes à l’exil, 4 500 mortes en prison, 327 abattues en tentant de franchir la frontière, 248 exécutées. Le sculpteur est Olbram Zoubek, le même qui a réalisé le masque mortuaire de Jan Palach. Qu’on l’aime ou non, il fait son effet. Et les chiffres sur les marches, eux, ne laissent personne indifférent.
Le Mémorial de Milada Horakova

Au bout de la rue Snemovni, près de la Chambre des Députés, un rossignol perché sur un vieux microphone. Le microphone est une copie de ceux utilisés lors des grands procès politiques des années 1950, un de ceux utilisés par Milada elle-même pour se défendre lors de son procès. Le rossignol est très symbolique : un oiseau qui chante sans cesse, et qu’on ne fait jamais taire.
Milada Horakova était avocate, députée, militante pour les droits des femmes. Elle avait résisté aux nazis, survécu à la prison, refusé l’exil après le coup de Prague de 1948. Le régime communiste l’a arrêtée en 1949, jugée dans un procès truqué supervisé par des conseillers soviétiques, et condamnée à mort. Winston Churchill, Albert Einstein et Bertrand Russell ont demandé sa grâce. Klement Gottwald a refusé. Elle a été pendue le 27 juin 1950. C’est la seule femme à avoir été exécutée parmi les victimes des procès politiques.
Bonus : participez aux commémorations du 17 novembre
Chaque année, le 17 novembre, Prague se souvient. Des rassemblements ont lieu rue Narodni, place Venceslas, et dans tout le pays. C’est la fête nationale tchèque de la Démocratie et de la Liberté, et c’est l’un des moments les plus émouvants pour comprendre ce que cette date représente pour les Tchèques. Des témoignages sont organisés, les musées proposent des événements spéciaux, et toute la ville est dans la rue. À 17h11 précisément, la chanson Modlitba pro Martu, hymne de la révolution, et interprété depuis le balcon du palais Metro, sur Narodni. Elle avait été chantée par Marta Kubisova en 1989, pendant la révolution. Si vous êtes à Prague le 17 novembre, ne ratez pas ça : c’est vraiment très émouvant.
FAQ : Prague et le communisme, ce que vous voulez savoir
Combien de temps a duré le régime communiste en Tchécoslovaquie ?
Le régime communiste a duré 41 ans, de février 1948, date du coup de Prague par lequel le Parti communiste prend le pouvoir, jusqu’au 17 novembre 1989 et la Révolution de velours qui y met fin pacifiquement.
Qu’est-ce que le Printemps de Prague ?
Le Printemps de Prague désigne une période de libéralisation politique menée par Alexander Dubcek au début de l’année 1968, sous le slogan « socialisme à visage humain ». Elle prend fin brutalement le 21 août 1968, quand les troupes du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie.
Qu’est-ce que la Révolution de velours ?
C’est le nom donné aux manifestations pacifiques de novembre-décembre 1989 qui ont conduit à la chute du régime communiste tchécoslovaque. Elle doit son nom à son caractère non violent. En six semaines, sans un coup de feu, quarante ans de dictature se terminent.
Peut-on visiter Prague en se concentrant uniquement sur cette période historique ?
Oui, même s’il est dommage de passer à côté du reste ! Les lieux listés dans cet article couvrent à eux seuls une ou deux journées de visite.
Le communisme a-t-il laissé des traces visibles dans l’architecture de Prague ?
Oui, notamment dans les quartiers périphériques, où les grands ensembles de panelaky (immeubles préfabriqués) sont omniprésents. Dans le centre, l’architecture communiste est plus rare, mais l’hôtel Jalta, sur la place Venceslas, en est un bon exemple.
Quel est le meilleur moment pour visiter ces lieux ?
Toute l’année, mais le 17 novembre est une date particulière : les commémorations donnent une dimension émotionnelle et vivante à tout ce qu’on a vu dans les musées et sur les places. Si vous pouvez organiser votre séjour autour de cette date, ne vous en privez pas.